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La fin du monde, une expérience à vivre au moins une fois dans sa vie

07-02-2026 |GRUt·

Présentation

En 2016, je me suis imposé une proto-méthode de travail homemade pour créer un rdv d'écriture. Quelques textes, dont celui que vous allez lire ici, entrent dans ce cadre.

Énoncé

Écrire une micro-nouvelle d'après un thème tiré au hasard avec le générateur d'idée « Poule de Cristal. »

  • Ecritouille
  • narratif
  • exercice
  • complet
  • avec corrections
  • article
  • Poule de Cristal

Encore un peu de contexte :

En 2016, ça faisait déjà un moment que j’essayais d’écrire. J’avais déjà rédigé quelques nouvelles - la plupart inachevées - mais je ne m’étais pas encore imposé, à proprement parler, une discipline de travail. Ce que je cherchais à l’époque, c’était un moyen de réguler l’acte d’écriture, de créer une sorte de rendez-vous régulier avec celui-ci, quitte à ce que le résultat ne soit pas toujours probant. J’étais convaincu et je le suis encore, que la pratique régulière est le meilleur moyen de progresser, quel que soit le domaine.

Alors oui, je ne vous apprends rien. C’est de la pure eau tiède pressée à froid. Celà dit, être convaincu d’une chose c’est bien, mais ne rien en faire derrière c’est comme se dire qu’on a faim et attendre que le repas se fasse tout seul les panards posés sur la table basse. Spoiler alert ! Il ne se passe rien et on meurt d’inanition (avec quelques étapes entre les 2 je l’admets volontiers, et si l’on pose la fin du patriarcat comme condition sine qua non à la réalisation de l’hypothèse. Cette parenthèse est beaucoup trop longue).

Enfin bref, j’ai commencé à fouiller l’internet dans le but de trouver la méthode ultime qui me permettrait de devenir le nouveau Franck Herbert (faut de l’ambition dans la vie). La première question que je me suis posée - mon cerveau de rôliste est toujours aux commandes quand il s’agit de fabriquer de la gamification (ce mot est moche) - c’est “comment pourrais-je générer du thème aléatoire pour le fun ?”, un peu à la manière du générateur de scénarios qu’avait publié dans ses colonnes le magazine Casus Belli1 au milieu des années 1990. En somme, je voulais rendre l’expérience ludique, et assez vite une solution s’est imposée à moi : “Poule de Cristal”.

C’est quoi donc ce truc ? Malheureusement la bête à clamsé en 2024, mais depuis les années 2010, c’était un super outil d’aide à la création graphique. Il avait été mis à disposition des professionnels francophones des métiers d’artistes sur le hub/forum coopératif Café Salé. Il permettait de générer (bien avant ChatGPT) des thèmes aléatoires variés et originaux.

J’ai rapidement adopté l’outil. Il faut dire que je l’utilisais déjà pas mal avec le poto Stefan quand on arrivait à se caler des après-midi dessins chez lui. Le fonctionnement de l’outil était simple : on cliquait sur générer un thème et il générait un thème à partir d’une base de données d’adjectifs, des verbes d’action etc. Il proposait 3 types de génération : 1 mot, une idée ou 1 phrase.

Je me suis donc créé un tableau avec un tableur dans lequel je mettais, pour chaque session 3 thèmes générés (1 de chaque type). Ensuite j’en choisissais 1 parmi ces 3, et je commençais à écrire. L’objectif que je me suis fixé à l’époque était de rédiger des micro-nouvelles, des textes courts donc - pas plus de 2 pages idéalement - sans me poser de limite de temps (dans un premier temps tout le moins).

J’ai bien rempli le tableau. Il y a eu quelques abandons en rase campagne, des réussites inattendues, d’autres attendues, et soyons honnêtes, quelques petites entorses aux règles quand les thèmes générés ne m’inspiraient rien du tout.

Pour conclure, je dirais que j’ai tiré 3 axes de cette proto-méthode :

1/ écrire régulièrement pour prendre et garder le rythme,
2/ varier les thèmes pour stimuler l’imagination,
3/ et le plus difficile (pas forcément le + important) à titre perso : terminer ses histoires.

Le texte qui suit a été commencé en novembre 2018 et a été terminé assez vite. Cette version a cependant bénéficié de beaucoup de petites retouches et de coupures a posteriori.

Pour info je vous mets les 3 thèmes tirés ce jour là :

  • “une grenouille”
  • “des faunes ivres”
  • “des machins ivres se retranchent dans une frégate, pendant la fin du monde”.

Bonne lecture à vous.


La nouvelle

Jour 0 – Journal de Lara Voelkner

C’est la fin. Après nous, plus grand monde, mis à part quelques irréductibles qui n’auront pas été assez convaincants voire convaincus. Et puis il restera des animaux, des plantes, des champignons. Nous sommes du dernier convoi ma famille et moi-même. Une frégate va relâcher un bon gros millier d’hyper-bourges on ne sait où, sur une des vingt planètes native-habitables ou terraformées répertoriées, à une centaine d’années-lumière de notre système, dans la constellation des Poissons. Dans quelques jours, il ne restera plus rien de notre maison commune. Un train d’énormes sphères métalliques de la taille de petites lunes, turbo-blindées de nos déchets radioactifs en tous genres, entrera en collision avec la Terre. Autant vous dire qu’après ça, on aura du mal à trouver un coin tranquille pour buller.

Demain, nous serons en route pour six mois et demi de transfert jusqu’à la première station orbitale qui tourne autour de Centaury B. C’est de là-bas que nous partirons vers notre nouveau monde. L’installation dans nos quartiers s’est bien passée. Les enfants et Al ont préparé les chambres. Pendant ce temps, je suis partie en apprendre un peu plus auprès du capitaine. Le personnage m’a semblé plutôt sympathique, du genre poli tendance soporifique au premier coup d’œil. Grand, cheveux blonds, coupe Ken-de-Barbie, yeux bleus, dents blanches parfaitement alignées. Un clone de steward lambda livré avec le bouzin. Finalement, je crois que c’est son nom qui dénote le plus chez le bonhomme. Fletcher Mac Bisson.

Le couloir qui mène à son bureau était gorgé d’âmes en peine. Ça pleurait pas mal. Ça remerciait. Ça posait trois-cents questions à la seconde aux pauvres membres d’équipage qui faisaient ce qu’ils pouvaient pour botter en touche à la discrète. Et parfois tout ça en même temps. En termes de dignité, la marge était commac. Évidemment, on avait payé le maximum pour partir en classe « Grand Privilège » et par extension accepter de décoller avec les derniers convois d’une société spécialisée dans le voyage Grand Luxe (à la fin des fins, vous trouverez toujours un enfoiré pour vous vendre des trucs.). Du coup, certains se sont arrogé le droit de se comporter de manière abjecte. Ce qui s’entend dans une certaine mesure. Une toute petite mesure. Car accepter de partir en dernier, c’était surtout risquer de ne pas partir du tout. Un risque infime et calculé que certains ont manifestement regretté d’avoir pris. Faut-il en déduire que tout le monde n’est pas taillé pour survivre sereinement à la fin du monde ?

Le capitaine était bien occupé. Je me suis faufilée jusqu’à lui, tant bien que mal, pour lui toucher deux mots à propos de notre destination définitive. Il se tenait devant sa porte, pris en pleine discussion avec un voyageur. Quand je suis arrivée à son niveau, l’homme tentait subtilement de lui soutirer les informations. Il procédait à grands coups de « fils de pute » et d’ « enculé » parmi une daube d’autres compliments du même terroir. L’homme le plus classe du monde depuis Georges Abitbol. Il va de soi que cela fonctionna parfaitement. Sans ironie aucune. Mac Bisson semble être un médiateur dans l’âme. Capitaine « oui-oui » en somme. Quant à moi, quitte à passer six mois et demi dans ce vaisseau, j’ai préféré éviter d’insulter l’avenir.

La conversation ne mérite pas une retranscription complète. Il s’est d’abord inquiété de savoir si notre installation s’était déroulée au mieux vu les conditions. Il a été prévenant. Sans ambiguïté. Je lui ai donc répondu que nous n’aurions pas été contre quelque chose de plus grand. Il m’a dit qu’il étudierait les demandes dès que l’état-des-lieux de l’embarcation aura été produit par son équipage. Manifestement, le vaisseau n’étant pas complet de chez complet, il y aura peut-être des possibilités dans quelques jours. Ensuite, à la question où va-t-on ? Il m’a répondu qu’il ne savait pas lui-même, que tout dépendait de l’espace disponible dans les différentes colonies, mais il a bien confirmé que notre standing nous garantissait des places de choix. En gros pas un tas de cailloux terra-formé à la zob en 20 ans. Pour autant, parmi toutes les banalités qui ont enrobé notre entretien, il a balancé une ou deux « vérités » déprimantes.

À la question, « comment faites-vous pour garder votre sang-froid devant tant d’agressivité ? » Il m’a d’abord répondu de manière logique et banale, autant que ma question l’était : « c’est mon métier Madame ». Ensuite, parce qu’il a bien senti que mon interrogation portait plus sur le moment tragique que nous vivions, il a ajouté ceci : « Il y a 150 ans terrestres j’ai quitté la Terre. Pendant 50 ans, chaque année j’ai tout fait pour y revenir, mais mon travail me l’interdisait. Je l’ai vécu aussi bien que possible. Puis, j’ai commencé à observer sa lente dégradation à vitesse accélérée – entre chaque voyage long courrier je prenais 10 ans terrestres, pour 1 an vaisseau – au point de ne plus vouloir y remettre les pieds. J’étais simplement écœuré, blasé, déphasé. L’ironie, madame, c’est que je n’ai jamais été volontaire pour cette mission de secours. Je ne pense pas être le seul dans ce cas-là d’ailleurs. Je n’ai donc aucun mérite particulier ».

Peut-être aurais-je dû le renvoyer chier au final ?

Jour 1 – Journal de Lara Voelkner

La frégate a décollé au petit matin. Nous avons fait le tour de la Terre deux fois, pour bien prendre notre élan. Pas le droit à l’erreur, pas le droit de se rater. Sur le moment, pas plus émue que ça. Al non plus d’ailleurs. Les gosses, quant à eux, n’ont pas vraiment connecté malgré les explications que nous avons tenté de leur trouver. Ils n’ont que quatre et cinq ans, leur quotidien est rempli d’images représentant des mondes lointains où habiter. Ils sont nés avec l’idée que la Terre n’était qu’une planète parmi tant d’autres. Et si tout se passe pour le mieux, elle représentera, au pire, 2 % de leur existence. Ils l’auront vite oubliée. Espérons.

Quand bien même. Ce départ sonne faux. De la dissonance cognitive à l’échelle de ce qui reste du monde. Pas de désespoir, pas de folie, pas de haine (ou si peu), pas de panique, pas de chaos. C’est la fin des temps pourtant. Le « grand bullshit Éternel » envoie tout valdinguer un soir de cuite sévère et pourtant, cet exode définitif a la saveur d’un banal déménagement.

En fin de journée nous avons reçu une annonce vidéo du capitaine :

« Ce message s’adresse à tous les passagers. Nous allons bientôt entrer en phase de super-accélération pour atteindre notre vitesse de croisière. D’ici une heure à compter de maintenant, il vous sera alors impossible d’observer la Terre depuis notre frégate. Nous vous invitons donc à vous rendre sur les différentes passerelles afin d’observer le spectacle offert par la planète une dernière fois. Soyez dignes. Soyons dignes. Le Capitaine & son équipage ».

Aurait-il pu faire plus trivial encore ? Était-ce le but ? Non, évidemment. Au fond est-il vraiment possible de façonner un algorithme politique, médiatique, social, capable de soustraire l’humanité à la panique engendrée par cette prophétie auto-réalisée ? Peu probable.

Le moment venu, la moitié des passagers avait décidé de rester dans les quartiers. Par indifférence, par snobisme, mais aussi pour s’isoler et préserver l’intimité de cette expérience. Une façon simple de garder un bout de la Terre avec soi. Après concertation, Al et moi avions décidé de faire ainsi. Je me suis installée à côté de lui, dans notre cabine, devant la grande baie vitrée. Les enfants jouaient derrière et se foutaient du spectacle. Nous les avons un peu forcés à nous rejoindre. Ils ont grogné au début, puis se sont posés à nos côtés et finalement, se sont laissés happer quelques minutes par l’événement. Puis ils sont repartis jouer. Mine de rien, nous ressentions une forme de soulagement très égoïste. Entendre des reproches dans quelques années n’est pas envisageable. En tous cas pas à ce sujet. Puis Al a fini par les rejoindre, et je suis restée toute seule à contempler notre monde s’effondrer. C’est à ce moment-là que j’ai ressenti de la culpabilité. Je me suis tournée, incapable d’assumer. Dans le bar, j’ai cherché de quoi me mettre minable, puis je me suis effondrée sur le sol et j’ai commencé à boire. Après une demi-bouteille, je n’étais plus au top rayon amour-propre. Déglinguée. Anesthésiée. Un machin ivre. Je suis restée dans cette position pendant un moment. Suffisamment longtemps pour permettre à Al de me rejoindre. Il s’est assis à mes côtés. Il a bu ce qui restait de la bouteille de Glendronach et m’a prise dans ses bras.

Nous avons quitté le système solaire, à cette distance, la Terre n’était plus qu’un point blanc parmi les autres.

Je n’ai même pas pris de photo.


Footnotes

  1. Article wikipedia sur Casus Belli : “Casus Belli est un magazine francophone créé en 1980 traitant du jeu de rôle, du wargame (à ses débuts), du jeu de rôle grandeur nature, du jeu sur internet et de la « culture de l’imaginaire ».”

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